
Un canal d'eau large d'à peine un demi-mètre, creusé dans la roche volcanique surplombant le vert abyssal de la forêt — c'est la première image qui accueille ceux qui parcourent la Levada do Caldeirão Verde, dans la commune de Santana, au nord de l'île de Madère, au Portugal. Ce n'est pas un sentier ordinaire : on marche littéralement au bord d'une falaise, avec la forêt qui monte verticalement au-dessus de la tête et plonge sous les pieds, tandis que l'eau coule silencieusement à côté des bottes.

La levada — le terme portugais pour désigner ces canaux d'irrigation construits à partir du XVème siècle pour amener l'eau des zones humides du nord vers les plantations du sud — est l'un des parcours les plus célèbres de Madère, et conduit après environ 6 kilomètres de marche à l'une des destinations naturelles les plus spectaculaires de l'archipel : la cascade du Caldeirão Verde, qui tombe d'une hauteur d'environ 100 mètres dans un amphithéâtre de roche et de végétation ancienne.
La Laurisilva : une forêt qui vient du Tertiaire

Marcher le long de cette levada signifie traverser la Laurisilva, la forêt de laurier subtropicale qui couvre environ 20 % de Madère et est classée Patrimoine de l'Humanité UNESCO depuis 1999. Cette forêt est un vestige vivant du Tertiaire, un écosystème qui existait dans une grande partie du sud de l'Europe et du nord de l'Afrique il y a des millions d'années, puis balayé par les glaciations et survécu uniquement dans les îles de la Macaronésie — Madère, Açores, Canaries et Cap-Vert.
Le long du sentier, on reconnaît les espèces dominantes : le til (Ocotea foetens), le laurier (Laurus novocanariensis), le vinhático (Persea indica) et le barbusano (Apollonias barbujana). Les troncs sont couverts de mousses et de fougères, et l'humidité est si dense que l'air a une odeur distincte de terre et de résine végétale. Ceux qui marchent lentement et en silence peuvent apercevoir la pomba trocaz, le pigeon de Madère (Columba trocaz), une espèce endémique qui se nourrit des fruits de la Laurisilva et qui est difficile à trouver ailleurs.

Les quatre tunnels : obscurité totale et roche vive
Le tronçon le plus mémorable du parcours est constitué des quatre tunnels creusés dans la roche basaltique que le sentier traverse avant d'atteindre la cascade. Le plus long dépasse les 150 mètres et nécessite une lampe de poche — ou la lampe de poche du téléphone — car à l'intérieur règne l'obscurité complète. Les murs suintent d'eau, le plafond est bas à certains endroits, et le sol est glissant. Ce n'est pas une difficulté technique, mais une expérience physique concrète : on sort du tunnel avec les yeux qui mettent quelques secondes à s'adapter à nouveau à la lumière verte de la forêt.

Ces tunnels n'ont pas été construits pour les touristes, mais pour faire passer l'eau autour des éperons rocheux qui interrompaient le parcours naturel du canal. Ce sont des infrastructures fonctionnelles, encore aujourd'hui actives, et le son de l'eau qui coule dans la levada accompagne chaque pas même à l'intérieur de l'obscurité la plus dense.
La cascade et l'amphithéâtre final

À la fin du parcours, une cuvette rocheuse s'ouvre soudainement — le Caldeirão Verde, littéralement le « chaudron vert » — où la cascade tombe verticalement sur environ 100 mètres dans une mare entourée de parois recouvertes de fougères géantes et de mousses. La végétation est si dense et le ciel si étroit que la lumière arrive filtrée, et l'environnement a une qualité presque sous-marine. La température descend de plusieurs degrés par rapport au sentier ouvert, et l'humidité est totale.
Il n'est pas possible de se baigner dans la mare, mais on peut s'asseoir sur les rochers et observer comment l'eau pulvérisée par l'impact crée un brouillard permanent qui nourrit la végétation tout autour. C'est un écosystème fermé, autosuffisant, qui existe grâce à la cascade elle-même.
Informations pratiques pour visiter la levada
Le point de départ classique est le Parque das Queimadas, accessible en voiture depuis Santana en suivant les panneaux. Le stationnement est gratuit. Le parcours aller-retour fait environ 12 kilomètres au total et nécessite en moyenne 4-5 heures, avec un dénivelé modéré. Il n'est pas nécessaire d'avoir un guide, mais il est obligatoire d'apporter une torche pour les tunnels et de porter des chaussures à semelle antidérapante, car le sentier est humide en toute saison.
Le meilleur moment pour marcher est le matin tôt, lorsque la lumière filtre mieux à travers la végétation et que la probabilité de rencontrer de la faune est plus élevée. Pendant les mois d'hiver, le sentier peut être partiellement fermé en raison de glissements de terrain : il est conseillé de vérifier l'état du parcours sur le site du Parque Natural da Madeira avant de partir. L'accès au sentier est gratuit.
