Depuis des décennies, aucun civil ne pouvait s'approcher à moins de plusieurs kilomètres de sa côte. Saseno, l'île qui se dresse en face du golfe de Valona dans l'Adriatique méridionale, est restée scellée au monde extérieur pendant presque un demi-siècle, transformée par le régime communiste d'Enver Hoxha en une forteresse militaire dotée de bunkers sous-marins creusés dans la roche vive. Aujourd'hui, après la chute du régime en 1991, l'île est accessible aux visiteurs lors d'excursions d'une journée, et ce qui reste de cette histoire clandestine coexiste avec l'un des écosystèmes marins les plus intacts de tout le bassin adriatique.
Saseno se trouve à environ cinq kilomètres de la péninsule de Karaburun, dans la commune de Valona, et est accessible en bateau depuis la ville de Vlorë. L'île mesure environ cinq kilomètres de long et deux de large, avec une superficie totale de peu moins de six kilomètres carrés. Il n'y a pas de résidents permanents, pas d'hôtels, pas de routes asphaltées menant à quoi que ce soit de touristiquement reconnaissable. Cet isolement forcé, paradoxalement, a préservé la nature de manière extraordinaire.
Une histoire stratifiée entre puissances européennes
Avant que l'Albanie communiste ne s'en empare définitivement, Saseno avait déjà connu plusieurs dominations. L'île a été occupée par l'Italie pendant la Première Guerre mondiale et est restée sous contrôle italien jusqu'en 1947, lorsque le Traité de Paris l'a officiellement attribuée à l'Albanie. Pendant la période italienne, certaines structures militaires et infrastructures de base ont été construites et peuvent encore aujourd'hui être observées dans un état d'abandon parmi la végétation méditerranéenne qui avance inexorablement.
Avec l'ascension au pouvoir d'Enver Hoxha et la création de la République Populaire Socialiste d'Albanie, Saseno est devenue une base navale d'une importance stratégique primordiale. Dans les années cinquante et soixante, avec le soutien de l'Union soviétique d'abord et de la Chine ensuite, des bunkers sous-marins capables d'accueillir des sous-marins militaires ont été creusés sur l'île. Ces galeries artificielles, qui pénètrent dans la roche calcaire de l'île, sont encore visibles et représentent l'un des éléments les plus impressionnants qu'un visiteur peut observer physiquement : d'énormes ouvertures donnant directement sur la mer, dimensionnées pour laisser entrer des coques militaires.
La mer que personne n'a touchée depuis cinquante ans
L'isolement militaire a eu un effet collatéral extraordinaire : les eaux autour de Saseno sont restées pratiquement intactes pendant des décennies. Les fonds du canal entre Saseno et Karaburun abritent des formations coralliennes et une biodiversité marine que les plongeurs décrivent comme exceptionnelle pour la Méditerranée. La visibilité sous-marine peut atteindre des niveaux très élevés, et la faune comprend des mérous, des murènes et des bancs de poissons qui, ailleurs dans l'Adriatique du Sud, sont désormais rares.
Les criques qui s'ouvrent le long de la côte rocheuse de l'île présentent des eaux d'un bleu turquoise intense, avec des fonds qui descendent rapidement depuis le rivage. Il n'existe aucune infrastructure balnéaire, parasols ou équipements de quelque type que ce soit : ceux qui arrivent doivent apporter tout le nécessaire. Cette absence totale d'infrastructures est à la fois la limite et le principal attrait de Saseno. Les ruines d'édifices militaires émergent de la maquis méditerranéen, avec des murs écaillés sur lesquels la végétation a lentement repris possession au cours des trente dernières années.
Les ruines visibles et ce à quoi s'attendre en marchant sur l'île
En parcourant les sentiers non balisés de l'île, on rencontre des bâtiments abandonnés dans différents états de dégradation : casernes, entrepôts, structures de commandement avec des plafonds partiellement effondrés. Les inscriptions en albanais sont encore lisibles sur certains murs. Les petits bunkers, du type que Hoxha a fait construire par centaines de milliers sur tout le territoire albanais pendant la Guerre froide, parsèment également le paysage vallonné. Au sommet de l'île se trouvent les vestiges de structures défensives plus anciennes, avec des vues panoramiques sur le canal d'Otrante et, par jours clairs, sur la côte des Pouilles.
L'atmosphère est celle d'un lieu que le temps a abandonné deux fois : d'abord isolé du monde, puis abandonné par les militaires. Le silence est presque total, interrompu seulement par le vent et le bruit de la mer sur les rochers calcaires.
Comment organiser la visite de manière concrète
Les excursions d'une journée à Saseno partent généralement de Vlorë et sont souvent combinées avec la visite du Parc National marin de Karaburun-Sazan, qui inclut également l'île. Il est essentiel de réserver par l'intermédiaire d'opérateurs locaux autorisés, car l'accès autonome à l'île n'est pas autorisé et les embarcations privées ne peuvent pas accoster librement. Les visites organisées durent généralement une journée entière et incluent des arrêts pour la baignade et, dans certains cas, des plongées guidées. Les prix indicatifs pour une excursion d'une journée se situent autour de 30-50 euros par personne, mais varient en fonction de l'opérateur et des services inclus. La meilleure période pour visiter est entre mai et septembre, lorsque les conditions de la mer sont favorables. Apporter de l'eau, de la nourriture et de la protection solaire est indispensable, car il n'y a rien de tout cela sur l'île.